MAITRISE DE L’ANTENNE, CHAOS SUR LES RÉSEAUX

Nous avions fait le choix de ne pas réagir à chaud au sujet de la suppression en replay de l’émission « La grande Librairie » du 9 septembre dernier et, avec elle, de la carte blanche de la comédienne Adèle Haenel.
Non pas que nous n’ayons pas été émus par cette disparition expéditive, mais nous voulions comprendre.

C’est chose faite ou à peu près.

Nous avons posé la question en commission déontologie ce lundi 21 septembre et pour y répondre, une fois n’est pas coutume, c’est Stéphane Sitbon Gomez qui est venu nous répondre.
L’heure est grave.

Pour rappel, le 9 septembre donc, la comédienne clôt sa carte blanche par des mots forts, certes, mais pas de quoi faire tomber les caméras en syncope pour quiconque connaît le profil de l’invitée.

« L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. N’acceptez pas l’inacceptable. Alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine ».

Cette dernière y fait un lien entre l’invisibilisation des violences sexistes et sexuelles et celle du génocide palestinien dans les médias, entre autres.  
France Télévisions prend la comédienne au mot dès le lendemain. Poubelle le replay de l’émission. Une « mesure conservatoire ».
Traduction : on a paniqué.

Mauvaise décision


Sur la forme.

En voulant cacher la poussière sous le tapis cathodique, la direction a déclenché un magnifique « effet Streisand ». Les réseaux sociaux se sont enflammés, les accusations de censure ont fusé, et la vidéo s’est retrouvée partagée partout… ailleurs.

Sur le fond.
France Télévisions avait justifié d’abord cette suppression, réfutant le terme de censure, par l’absence de contradiction. Contacté par Télérama, le groupe avait indiqué que la position de l’actrice n’avait pas pu « être contrebalancée par plusieurs points de vue, ce que notre cahier des charges impose ».

C’est fou, nous qui pensions bêtement que le principe d’une carte blanche était d’offrir… un espace libre.
Et, par ailleurs, impose-t-on un contradictoire à nos éditorialistes maison qui refont le monde sur nos plateaux ?
Coupe-t-on le micro des politiques quand ils déroulent leurs éléments de langage ?
Le contradictoire serait-il à géométrie variable ? Uniquement appliqué à la société civile, quand les paroles dérangent ?

Finalement, aujourd’hui, changement subtil d’argument. C’est plutôt celui de la « maîtrise de l’antenne » ou plus exactement de sa défaillance, qui est mis en avant par le nᵒ 2 de France Télévisions.

Ce dernier nous explique que face aux polémiques, aux recours et aux nombreuses saisines de l’Arcom sur le motif du manque « probable » de maitrise de l’antenne (coupure sèche de l’émission, pas de retour plateau d’Augustin Trapenard, applaudissements) et au vu de la jurisprudence, la direction a décidé de supprimer ce replay.

La maitrise de l’antenne

Alors que signifie au juste la « maîtrise de l’antenne » ?
Le critère central repose sur l’attitude de l’animateur, du journaliste ou du modérateur face à des propos illicites (haineux, diffamatoires, complotistes ou injurieux).
Le média doit intervenir pour interrompre, contredire fermement ou recadrer la personne qui s’exprime.

Or là, rien de tout cela.
Des accusations ont bien été proférées contre la France (complicité), mais bon, la France, ça reste tout de même vague.
Et, puis, nous ne sommes plus l’ORTF. Si ?

Quant au génocide à Gaza, il est reconnu par l’ONU, Amnesty International, ce terme n’est pas diffamatoire.

Cette censure « conservatrice » est d’autant plus étonnante que la direction nous rappelle que d’autres cartes blanches, sept ou huit, avaient abordé, peut-être moins frontalement, le sujet : celles de Mona Chollet, d’Annie Ernaux ou de Dominique Blanc, ces deux dernières utilisant, elles-aussi, le terme de génocide, citant elles aussi Israël.

Alors pourquoi celle-ci ? Pourquoi maintenant ?
Probablement parce qu’à force de vouloir être exemplaire en termes de neutralité face au vent mauvais et aux pressions politiques qui s’exercent contre l’audiovisuel public, notre entreprise devient si pusillanime qu’elle en est neutralisée.
Et, avec elle, la parole de ceux qu’elle invite à se confier « droit dans les yeux » mais bouche cousue.

Ainsi, le principe même de la carte blanche est-il menacé.
Sur celles ayant le privilège d’être en replay, pèsera le doute d’une bien pensance téléguidée. Sur les autres, celui d’un soupçon sulfureux.
Et, pour tous ceux qui y participent, la crainte, in fine, de ne pas être entendus, librement. Ou l’espoir de faire le buzz.

C’est triste.
Et terrible alors que nous entrons bientôt dans une période d’élections, de débats démocratiques où la parole, même et surtout à contre-courant, doit avoir sa place.

Petite lueur : Stéphane Sitbon-Gomez admet tout de même avoir pris « une décision trop rapide et sans explications suffisantes » et dit travailler sur de nouvelles règles de dépublication avec le comité éthique de France Télévisions.