La « nouvelle saison » : l’hiver

Conférence de rentrée de France Télévisions, la déprime

COUP DE GUEULE

On sait déjà ce que vous allez dire : ils ne sont jamais contents, ils ont la dent dure, gnagnagnignagnagna.
Ben oui. Si vous souhaitez de la littérature dithyrambique sur la nouvelle grille de rentrée, heu la « nouvelle saison », zappez. Lisez plutôt la com interne.
Ce tract fait preuve d’une mauvaise foi parfaitement assumée.

Alors bon, ben nous, évidemment on n’était pas invités boulevard des Capucines. On a vu le grand raout sur petit écran d’ordi. En replay.
Ça tombe bien, c’est l’avenir, le streaming.

C’était long, peu spectaculaire, et très décevant pour les salariés de province ou des outre-mer qui ont dû être cités sur deux heures de presta, 10 secondes au total et en cumulé.
La « nouvelle saison » pour eux, c’est l’hiver.

C’était pourtant bien parti.
Que d’audace. Que de suspens.
Un polar généré par IA, retrace, voix off sinistre et arpèges lyriques en fond, la mort annoncée de la télé.
« Pour survivre, les diffuseurs doivent réapprendre à écouter, comprendre et explorer » .
Tadam.
La pièce se rallume.
On est sous le choc.

C’est sûr qu’avec des images dégueu à ce point, faussement sépia, dignes d’une série Nano Banano blette, on crève tous.

La fin des haricots

Bref. C’est là qu’intervient Evan Shapiro, autoproclamé cartographe des médias, qui enfonce le clou dans notre cercueil. Avec une joie volubile et suspecte.
À tel point qu’on se demande si sa prestation n’est pas rémunérée au nombre de mots débités, les mots flatteurs comptant double.

La crise des médias traditionnels, les millénials qui représentent 2/3 de la population active en France, les plus jeunes qui poussent derrière et ben… plus personne ou presque ne regarde la télévision.

Ils ne sont plus qu’1/4 à regarder cette bonne vieille lucarne. Et, les réseaux sociaux représentent leur première source d’informations. Vous imaginez ?
Delphine, elle a eu bien raison de passer au streaming first. Une guide mieux que visionnaire :  télévisionnaire.

La démonstration esbrouffante, se termine par un dernier chiffre et un dernier commentaire : « les ¾ du public de FTV ont au moins 55 ans, une vraie maison de retraite.» Nous, la retraite à 55 ans, on en rêve. Aux États-Unis c’est peut-être plus tôt ?
Mais, là n’est pas la question, la vraie.
Nous voilà convaincus, là tout de suite : il faut rajeunir notre public. Et vite. Avant qu’à 60 ans, il ne passe directement de la maison de retraite à l’arme à gauche.

Et pour cela, rien de tel que de ressusciter une émission vieille de 40 ans. Une millenial boostée à Paul McCartney (83 ans et toujours pas en Ehpad). L’heure de Vérité.
Qu’on mettra évidemment en ligne, par petits bouts bien chocs, sur les réseaux sociaux. On est moderne, oui ou non ?

Philippe Corbé, directeur de l’information, y croit dur comme fer, lui qui la regardait quand il avait trois ans.
« Nous sommes là pour aider à comprendre le monde. Une campagne présidentielle réussie, c’est une campagne où se déroule une conversation nationale de qualité. […] où la France se regarde en face »

Alors en face, quand on regarde les visages projetés sur le plasma de la « grande émission politique de la rentrée », on ne se voit pas.
Ni le cousin Raoul. Ça ne nous parle pas non plus pour être tout à fait honnêtes.

Caroline Roux sera aux manettes de ce rendez-vous phare, accompagnée de Maryse Burgot, Neila Latrous, Benjamin Duhamel, Eugénie Bastié (Le Figaro), Thomas Porcher (Radio Nova).
En guise de « pluralisme », la balance penche, style néoconservatisme chic. Pas sûr que les « Français se retrouvent » autour de la table. Ou alors ceux du 16ᵉ arrondissement.

Place aux jeunes !

Place aux jeunes ! Le dimanche, la messe est dite.
Benjamin Duhamel, encore lui, sémillant trentenaire, héritier d’une vieille dynastie télévisuelle, aura son rendez-vous politique sur France 2.

Pour cela, hop, enterrée Dimanche en Politique sur France 3, après 15 ans d’existence, on réalloue les moyens et Francis Letellier qui se retrouvera sur Télématin à la rentrée.
À partir de soixante ans, parait-il, l’horloge biologique se dérègle et on se lève plus tôt, ça tombe bien.

Notre dernier tract à ce sujet

Autre grande nouvelle annoncée ce jour, FTV a obtenu les droits de transmission de la visite du pape (un sacré boomer) en France. Ce sera tous les jours dimanche pendant quatre jours. Alléluia.

« Faire rêver », n’est-ce pas, après tout, le second chapitre de cette conférence truffée d’épiphanies ?
Séries en costume, expédition dans le cercle polaire de stars de la télé, adaptation pour les ados de la romance de Morgane Moncombe, « Aime moi, je te fuis »…
Oh oui, on va fuir loin dans le temps et l’espace.

Sinon.
Pas un mot des programmes de France 3. Alors, si, soyons honnêtes, une phrase un peu floue sur l’émission politique, en vadrouille forcément (en province on apprécie marcher et puis on n’a pas de voiture autonome) de Carole Gaessler.
Rien sur les Outre-mer, pas grand-chose sur France 5.

C’est Streaming-parigo first.

La femme selon France Télévisions

C’est Delphine Ernotte qui clôt cette autocélébration.
Martin Luther King a fait un rêve. Elle, a eu une vision (décidément).  

« Dans cinq ans, une Française rentre du travail, sa voiture autonome se gare seule, elle s’installe devant la table de son salon et demande à son agent IA de lui trouver un programme. L’agent lui propose un journal télévisé mais notre héroïne hésite, elle a un instant de nostalgie et demande un programme pour se retrouver avec sa famille. Et, là, un logo surgit, le nôtre. »

  • Une femme qui rentre du travail et s’installe devant la télé, ben heu, ça n’existe pas en fait.
  • Une femme qui, parce qu’elle est nostalgique, réclame un programme familial, c’est une veuve.
  • Une femme qui veut « retrouver sa famille » en regardant la télé, à peine rentrée du boulot, devrait plutôt, sans vouloir vexer personne, entamer une thérapie familiale.

Parce que si vraiment, à France Télévisions, on voit les femmes ainsi, nous doutons qu’un jour nous puissions réellement les regarder « en face » et encore moins les « entendre ».
Si nous voulons rassembler les familles, faudrait déjà un peu leur ressembler.

Là, constat est fait que, pour cette saison du moins, c’est pas gagné.