Moi, journaliste à France 3 Pidf, « bouseux de France Télévisions »

« Je suis rentré à France 3 il y a plus de 20 ans. Enchaînant, comme beaucoup de CDD à l’époque, des remplacements dans toute la France pendant plusieurs années. J’ai avalé parfois des centaines de kilomètres pour une seule journée de contrat.

Quand je suis arrivé à France 3 Île-de-France, j’ai su que j’étais à ma place. Une rédaction exigeante, stimulante, faite de journalistes de qualité, passionnés par leur métier. J’y ai trouvé une forme de compagnonnage qui m’avait parfois manqué ailleurs ainsi qu’une actualité trépidante, intarissable.  

Les journées y sont épuisantes, rythmées par l’actu et les éditions, mais la fierté de sortir de bons sujets, d’avoir été les premiers, l’emporte sur le reste. Journalistes, monteurs, OPS, scriptes, tous nous sommes engagés dans notre travail, solidaires en cas de coups durs quand l’actu nous percute personnellement comme lors des attentats de janvier et de novembre 2015.
Cette dynamique a été rapidement ralentie par la baisse constante des moyens ainsi que par les recrutements aléatoires dans l’encadrement. Phénomène récurrent dans le réseau France 3.

  • En juillet 2016 : un incendie ravage en partie notre station.
    Nous déménageons en urgence au siège. Dès le lendemain, alors que personne n’y croit, nous réussissons à sortir un JT.  Après deux mois de camping, nous revenons à Vanves. Notre régie ayant brûlé, les JT se font depuis un camion garé sur un parking. Si vieux, qu’il était destiné à partir en Roumanie.
    Nous sommes restés deux ans à travailler dans ces conditions : disjonctages quand il fait trop chaud ou trop froid, pas d’archives car nos serveurs sont inaccessibles.
    Nous tenons bon.
    Cahin Caha.
  • Pour nous remercier de notre endurance, la direction de FTV décide, de façon non concertée évidemment, de nous rapatrier définitivement au siège pour des questions budgétaires.
    Personne n’est prêt, on s’en fout, aucun délai supplémentaire ne nous sera accordé. Pendant deux ans, FTV va pourtant continuer à payer le loyer du bâtiment…

Ce déménagement a marqué le début de la fin.
Perte de notre autonomie et de notre identité avec la disparition de tous nos collègues PTA reversés à la Fabrique, soit la moitié de nos effectifs.
Perte d’une salle de montage, d’une salle de mixage, d’espace tout simplement.
Jusqu’à cette décision absurde et méprisante de nous enlever nos caissons de bureau il y a quelques mois. Si nos collègues de France 2 ont pu conserver les leurs, pour nous, ce sera flex office.

Oui, voyez-vous, France Télévisions, ce n’est pas chez nous, nous sommes seulement de passage. Enfin, certains plus que d’autres.
Parce que c’est symbolique, nous refusons de rendre ces caissons mobiles et nos bureaux et allons nous battre, encore, pendant un an. Tout sera finalement récupéré en catimini pour être directement mis à la benne.
Nous jetteront-ils nous aussi au bout du compte ?

Pour moi, journaliste qui ne compte pas mes heures, cet épisode, qui peut paraître anecdotique, douche mes derniers espoirs, mes dernières ambitions.
Oui, mes collègues et moi, sommes traités, une fois de plus, comme des bouseux, des journalistes de seconde zone dans cette belle famille qu’est FTV.

  • Il y aurait tant à dire aussi sur le passage à Tempo où nous voyons nos collègues craquer et pleurer, nos JT annulés faute de moyens, et qui abîme toujours plus un collectif fragilisé. C’est là, déjà, que je songe à partir. Partir de France Télévisions. Quitter même ce métier que j’adore. Il me faudra beaucoup de temps pour me ressaisir, pour continuer.
    Continuer : jusqu’à quand ?
  • Avec la perte de notre plateau il y a quelques semaines, décision arbitraire et brutale, notre rédaction est désormais reléguée dans un placard à balais, un plateau sur 12 mètres carrés. Là, nous ne pouvons plus réaliser de chroniques ni recevoir dignement des invités.
    Ni même, en fait, tenir debout. Ils nous ont mis à genoux au sens propre et au sens figuré : une dizaine de personnes sont depuis en arrêt maladie. Certaines ne reviendront pas de sitôt.

Où va s’arrêter la dégringolade ?
Pour nous et pour le réseau dont l’éditorial est dicté par les moyens techniques et humains, rabotés un peu plus chaque année ?
Où s’arrêtera ce processus de déshumanisation ?

Non, nous ne sommes pas les bouseux du Siège.
Non, nous ne sommes pas non plus le laboratoire fou du réseau France 3.

J’estime, dans la détresse dans laquelle nous nous trouvons, avoir droit, au moins, à des explications de Mme Ernotte.
Son nom est sur toutes les lèvres quand nous demandons des comptes, elle, reste invisible. Elle n’a pourtant qu’un ascenseur à prendre.  Ce silence entretient notre détresse et notre amertume.

Mme Ernotte, descendez.
Écoutez notre malaise, voyez nos conditions de travail. »